L’étonnant destin de l’écriture syriaque en Extrême-Orient

Fin mai 2023 à Shanghaï, je suis tombé sur un restaurant de la chaîne Xibo®, un nom chargé de l’histoire des peuples au nord de la Grande Muraille à l’époque de l’extension de l’Empire Qing de la Mandchourie au Xinjiang.

Vitrine d’un restaurant Xibo à Shanghaï
@Rémi Anicotte (soirée du 27 mai 2023)

Sur le logo, Xibo en alphabet latin est précédé du mot ᠰᡳᠪ (sibe) disposé verticalement. C’est normal pour cette écriture, mais sur cette page, je ne peux que l’écrire horizontalement, tourné à 90° dans le sens inverse des aiguilles d’une montre.

ᠰᡳᠪ (sibe) et 锡伯 (xībó) disposés verticalement.

Le graphiste a ajouté des rondes dans les lettres formant si, et a enlevé une boucle dans le b : il s’agissait d’un projet destiné à une entreprise qui ne se préoccupait pas de la lisibilité pour des débutants de cette écriture pratiquée par moins d’un million de personnes dans le monde. De surcroît, les concepteurs de la marque transcrivirent xibo et pas sibe. Le fait est qu’il n’y a pas de règle gravée dans le marbre pour les translittérations. Sibe nous rappelle la Sibérie, mais sonne mal en chinois. Xibo possède un parfum d’exotisme, en sus de respecter les règles du hanyu pinyin, ce qui est une autre affaire.

Venons-en aux faits : sibe ou xibo est le nom d’une langue et d’un peuple de Chine, les Xībózú (锡伯族). Ils possèdent une identité distincte de celles des Mandchous, notamment en ce qui concerne la forme et les contenus des pratiques chamanistes des deux peuples, même si leurs langues sont quasiment identiques. Au XVIIe ou XVIIIe siècle, dans une situation où ils servaient la dynastie Qing, ils remplacèrent leur langue d’origine par le mandchou, la langue de leurs souverains. Dans les années 1980, des Sibes de la vallée d’Ili (Yīlí 伊犁) au Xinjiang et des Mandchous du nord du Heilongjiang se comprenaient à l’écrit malgré des divergences orthographiques, et à l’oral sans être gênés par les différences d’accent, de vocabulaire et de grammaire.

Le sibe est une langue vivante. Il existe un journal publié en langue sibe dans la Préfecture autonome kazakhe d’Ili au Xinjiang. Alors que le mandchou ne survit que sous perfusion académique (dans l’objectif de maintenir l’accès aux archives nationales et cartes rédigées dans cette langue à l’époque de la dynastie Qing).

Nurhachi, le fondateur des bannières mandchoues s’était doté d’une écriture nationale en 1599 en adaptant l’alphabet de ses alliés mongols (nous laissons de côté les subtiles distinctions entre alphabets, abjads, et syllabaires). Or, au XIIIe siècle, Genghis Khan – l’unificateur des clans mongols – avait décidé d’adopter pour sa langue l’alphabet dit vieil ouïgour (huíhúwén 回鹘文) qu’utilisaient diverses populations turcophones des marges des Empires Tang et Song.

L’écriture dont il est question ici fut introduite en Chine par les nestoriens – aussi appelés chrétiens syriaques – venu en Chine à partir du Moyen-Orient par la Route de la soie continentale, possiblement au VIe siècle. Leur religion – appelée jǐngjiào 景教 en chinois – resta marginale. En revanche, leur écriture laissa des traces en donnant naissance à l’alphabet vieil ouïghour qui fut l’une des premières écritures des langues turques.

Le syriaque du Moyen-Orient s’écrivait horizontalement et de droite à gauche, à l’instar de l’arabe et de l’hébreu. Mais en Chine, il opéra une rotation de 90° dans le sens inverse des aiguilles d’une montre (nous le voyons sur l’épitaphe plus haut), pour finir écrit verticalement en suivant la mise en page traditionnelle du chinois , mais avec des colonnes disposées de gauche à droite, contrairement au chinois.

L’ouïghour troqua petit à petit cette écriture pour l’alphabet arabe suite à l’islamisation progressive du Xinjiang à partir du Xe siècle : les inscriptions ouïghoures sur les stèles des cavaliers de la dynastie Qing à Pékin son gravées en alphabet arabe.

Les six colonnes d’écriture des deux côtés d’une stèle des cavaliers au temple des Souverains Passés (Lidai Diwang Miao) à Pékin : de gauche à droite, chinois, mandchou, mongol, tibétain, oïrate et tchaghataï (langue ancêtre du ouïghour). Trois langues ont une écriture dérivée de l’alphabet syriaque.

Mais le sibe conserva jusqu’à nos jours l’écriture mandchoue dérivée de l’écriture mongole bitchig, elle-même dérivée du vieux ouïghour qui est une adaptation de l’écriture syriaque.

Le mongol a conservé l’écriture bitchig, en Mongolie intérieure, alors que la Mongolie extérieure opta pour l’alphabet cyrillique dans les années 1950.

Pinyin (alphabet latin), mongol (écriture bitchig entourée en rouge), tibétain, ouïghour (alphabet arabe adapté), zhuang (alphabet latin adapté) sur un billet de 1 yuan (édition 2019).

Quand au peuple sibe, il est originaire de Mandchourie, où il est toujours présent sans y avoir conservé sa langue (voir le Musée Xibo à Shenyang).

En 1764, l’empereur Qianlong envoya environ 4000 Sibes dans la vallée d’Ili pour renforcer les défenses de l’Empire Qing dans le contexte de la guerre de Dzoungarie. Ils arrivèrent en 1765. Puis, ils prospérèrent aux côtés d’une population devenue majoritairement kazakhe et ouïghoure après la défaite des Oïrats Dzoungars, et ils préservèrent leur langue, qui s’affiche désormais sur les vitrines de Shanghaï.

[Mise à jour le 1er janvier 2025]


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Une réponse à « L’étonnant destin de l’écriture syriaque en Extrême-Orient »

  1. Avatar de Jost Remy
    Jost Remy

    merci Rémi de toutes ces précisions

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