Stèles de jésuites français à Pékin

Le musée de la Sculpture sur pierre de Pékin (北京石刻艺术博物馆) se situe dans l’enceinte du temple des Cinq Pagodes construit dans sa forme actuelle en 1473, sous le règne de l’empereur Chenghua de la dynastie Ming, à l’extérieur de porte Xizhimen. Outre ce splendide bâtiment de style indien, le musée renferme une stupéfiante collection de mobilier funéraire. Oui, en Chine, la gravité de la pierre froide et opaque impartit une solennité qui sied aux défunts, alors que le vivant préfèrent la chaleur d’une belle charpenterie. D’ailleurs c’est à l’aide d’épées en bois que les maîtres bouddhistes et taoïstes estourbissent les fantômes. Quel autre matériau en viendrait-il à bout?

La cour du musée recueillit trente-quatre stèles de religieux jésuites et lazaristes morts à Pékin. Elles proviennent de l’ancien cimetière de Zhengfusi (正福寺墓地) localisé environ cinq kilomètres plus à l’ouest et qui fut réclamé par le développement urbain.

En parcourant l’allée orientale du parterre des stèles catholiques, nous reconnaissons celles de Jean-François Gerbillon (1654-1707) et Joachim Bouvet (1656-1730), deux des mathématiciens originellement professeur au Collège de Louis-le-Grand à Paris (aujourd’hui le Lycée Louis-le-Grand), mandés en Chine par le roi Louis XIV, et reçus par l’empereur Kangxi en 1688. Jean-François Gerbillon et son confrère portugais Thomas Pereira furent incorporés à la délégation chinoise qui signa le Traité de Nertchinsk (1689) rédigé en latin avec la Russie. Un surprenant retour de flamme pour une langue qui servit à cette occasion d’improbable langue diplomatique aux empires russes et chinois.

Jean-François Gerbillon est connu en Chine comme Zhang Cheng (张诚), le nom qu’il portait de son vivant et qui devenait tabou après son décès. Par respect pour le défunt, il devait alors seulement être mentionné par son nom posthume honorifique. Mais le fait est que personne n’utilise ce nom qui était Shiqi. Sur sa stèle se lit:

  • Le titre en grands caractères chinois au centre: «耶稣会士张公之墓» qui signifie «Tombe du père jésuite Zhang».
  • Un texte chinois à droite:
    • «耶稣会士张先生实齐泰西拂郎济亚国人缘慕精修弃家遗世于康熙二十六年丁卯东来中华传天主圣教至康熙四十六年丁亥二月二十二日卒于顺天府年五十三岁在会三十七年葬阜成门外雍正十三年三月初五日迁葬于正福坻»
    • Traduction: «Père jésuite Zhang, nom tabou: Cheng, nom posthume: Shiqi. Ressortissant français (拂郎济亚国人) en Extrême occident (泰西). S’est consacré à la dévotion (缘慕精修). Renonçant [i.e. prêtre dans les ordres] (弃家遗世). Arrivé en Chine dans la 26e année de Kangxi (1688) pour prêcher la religion catholique jusqu’à sa mort à Pékin (顺天府) le 22e jour du 2e mois de la 46e année de Kangxi (1707) âgé de 53 ans après 37 ans dans la Société de Jésus. Inhumé hors de la porte Fuchengmen. Transféré au cimetière de Zhengfu le 5e jour du 3e mois de la 13e année de Yongzheng (1735).»
  • Un texte latin à gauche:
    • «D O M P JOAN FRAN GERBILLON GALLUS SOC JES PROF VIXIT IN SOC ANN XXXVII IN MISS SIN AN XX OBIIT PEK XXV MAR AN. MDCCVII ÆT SUÆ LIII»
    • Soit sans abréviations épigraphiques «Deo Optimo Maximo. Pater Joan Francis Gerbillon Gallus Societas Jesu Professorus. Vixit in Societate annis XXXVII. In Missionem Sinæ annis XX. Obiit Pekini XXV martii anno MDCCVII. Ætatis suæ LIII.»
    • Traduction: «Dieu Tout-Puissant. Père Jean-François Gerbillon, professeur français de la Société de Jésus. Trente-sept ans dans la Société. Vingt ans de mission en Chine. Mort à Pékin le 25 mars de l’an 1707 à l’âge de cinquante-trois ans.»

Le texte chinois est explicite sur le fait que la stèle dressée devant nous n’est pas l’originelle de 1707, puisqu’elle mentionne le déplacement de la sépulture en l’an 1735. Elle date de ce déplacement ou elle est une reproduction ultérieure de la stèle gravée en 1735. D’ailleurs, ici le texte latin n’est pas suivi du monogramme IHS que l’on voit habituellement sur les stèles jésuites. Par exemple sur celle du père Joseph-Marie Amiot dans l’allée centrale. Il composa la musique de la messe dite à Pékin. Il resta dans la capitale chinoise entretenu par le roi Louis XV même après la suppression de son ordre en 1773 par le pape Clément XIV. Il mourut quelques mois après la destitution et la décapitation de Louis XVI, et apparemment près d’un mois après avoir rencontré des membres de l’Ambassade Macartney qui venait rencontrer l’empereur Qianlong et l’informer de la conception anglaise du «libre échange».

Toujours dans l’allée centrale, le socle de la stèle du père François Bourgeois (1723-1792) tranche dans le décor car l’avant représente un parasol, celui sous lequel le bouddha historique Sakyamuni prêchait son enseignement, et les trois autres côtés portent respectivement la conque dans laquelle on soufflait avant une prêche, la roue du dharma et une bannière de victoire, quatre des huit symboles de bon augure du bouddhisme tibétain. Français Bourgeois aussi était resté en Chine grâce aux subventions royales après la suppression de l’ordre jésuite.

Plus loin nous voyons la stèle de Michel Benoist (1715-1774) qui conçut des fontaines et des jeux d’eau à Yuanmingyuan pour le compte de l’empereur Qianglong (1711-1799) fils de Yongzheng (1678-1735) et petit-fils de Kangxi (1654-1722). Michel Benoist est connu en Chine sous son nom chinois Jiang Youren (蒋友仁). Au dos de sa stèle, nous n’avons rien vu, pourtant un estampage ancien précise le financement des funéraires, c’est la position usuelle de ce type d’informations.

La stèle du frère jésuite Jean-Denis Attiret (1702-1768) interpelle. Les Chinois férus d’histoire de l’art cherchent en vain Wang Zhicheng (王致诚), le nom sous lequel le peintre est connu ici, et ils passent à côté de Ba Deni (巴德尼) qui se lit sur le texte chinois de sa stèle et nulle part ailleurs (sauf dans les études concernant cette étrange stèle). Pour ne rien arranger, la stèle est en piteux état et ne montre que le caractère 巴 (Ba) alors que 德尼 (Deni) est devenu illisible. Mais nous avons trouvé un estampage ancien:

Le texte de gauche stipule bien le nom latinisé «Joan Dionysus Attiret» de Jean-Denis Attiret, mais il n’est pas suivi du monogramme IHS. Par ailleurs, l’année de mort MDCCLXVIII (1768) est insérée de façon fautive au sein de l’expression «MISS(IONEM) SIN(Æ) ANNIS XXIX» qui signifie «vingt-neuf ans de mission en Chine». Cela sent une mauvaise copie… Nous nous souvenons alors que le cimetière de Zhengfusi avait était rénové en 1863 sous la direction de l’évêque Joseph-Martial Mouly (1807-1868), puis une nouvel fois au début du XXe siècle après les destructions perpétrées par les Boxeurs lors de la révolte de 1900. Puis, nous nous apercevons que même le texte chinois contient une date de décès erronée «乾隆二十八年» qui signifie «la 28e année de Qianlong» qui était 1763 alors que l’on attendrait 1768 soit «la 33e année de Qianlong (1763)». Ming, Xiaoyan (2006) soutient que l’erreur est patente puisque les archives impériales concernant les travaux à Yuanmingyuan prouvent qu’Attiret y était en activité jusqu’en 1768, et que c’est de surcroît l’année de la dernière mention. Finalement, même les stèles ne sont pas immuables, et parfois moins pérennes que leurs estampages en papier.

Par ailleurs, le latin ecclésiastique évoluait, un comble pour une langue réputée morte. Nous le voyons bien ici à Pékin, si loin des rives de la Méditerranée, sur les épigraphes latines des stèles mortuaires des lazaristes du XIXe siècle. Elles commençaient désormais par «HIC JACET» signifiant «Ci-gît» et finissaient par «RIP» abréviation de «Requiescat in pace» qui signifie «Qu’il/elle repose en paix».

Références:

  • Anicotte, Rémi (2022), Six chapitres d’histoire de Chine. Publication indépendante. (529 pages)
  • Ming, Xiaoyan [明晓艳] (2006), «L’état de la recherche sur la stèle funéraire de Jean-Denis Attiret, peintre étranger à la cour Qing» [清宫洋画家王致诚考略], in Cultural Relics [文物] (Pékin), n°2 de l’année 2006, pp.93-96.
  • Ming, Xiaoyan [明晓艳] & Jean-Paul Wiest [魏扬波] (2007) (éd.), Les traces de l’histoire — Le cimetière catholique de Zhengfusi [历史遗踪 — 正福寺天主教墓地]. Pékin: Cultural Relics Press 文物出版社]. (279 pages)
  • Oustrin, Antoine (2022) «Les stèles du cimetière français de Zhengfusi à Pékin».

Liste non exhaustive de lieux où trouver des inscriptions en langues étrangères sur des stèles, dalles mortuaires et plaques commémoratives à Pékin:

[Mise à jour le 29 janvier 2025.]


En savoir plus sur Pékin Explorateurs

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.


Laisser un commentaire