L’ancienne Université franco-chinoise fascine par son processus d’émergence d’apparence brouillonne, mais pourtant réaliste et exemplaire, par les talents qu’elle contribua à former, et par ses quelques sites existant encore Pékin.

Dans les années 1920, l’Université franco-chinoise (中法大学) possédait plusieurs campus à Pékin, dont les instituts Voltaire, Comte, Curie et Lamarck, dispersés à l’instar des campus d’une ville universitaire d’Europe continentale.

Façade extérieure de l’ancien Institut Voltaire de l’Université franco-chinoise, situé en centre-ville, sur la rue nord des vestiges des remparts de la ville impériale (皇城根北街). @Rémi Anicotte (7 mai 2024)

Aujourd’hui, en centre-ville, se visitent le vaste auditorium et les salles de classe de l’ancien Institut Voltaire (écrit 服尔德学院 ou 伏尔泰学院), c’était un campus littéraire et le siège administratif de l’Université. Le lieu fut récemment réhabilité à l’initiative de l’espace Yishu 8 qui organise des résidences d’artistes et d’artisans chinois en France et français en Chine.

Lustre et poutres en béton couvertes de motifs floraux dans l’auditorium de l’ancien Institut Voltaire de l’Université franco-chinoise. @Rémi Anicotte (7 mai 2024)
Un escalier du bâtiment de cours de l’ancien Institut Voltaire de l’Université franco-chinoise. @Rémi Anicotte (7 mai 2024)

Par ailleurs, dans l’enceinte du Parc zoologique de Pékin, au sud de l’enclos des flamants roses et au nord-ouest du poste de police, se trouve l’ancien Institut Lamarck (陆谟克堂), un campus de biologie désormais utilisé par l’administration du zoo.

Façade de l’ancien Institut Lamarck de l’Université franco-chinoise (dans l’enceinte du zoo de Pékin): base des murs en pierres, bâtiment central en briques grises et à trois étages, bâtiments latéraux en briques rouges et à deux étages. @Rémi Anicotte (6 septembre 2022)

Plus loin, l’Institut des collines de l’Ouest avait loué et rénové une partie du temple Biyunsi (碧云寺) pour y installer son école préparatoire (cours de français et de mathématiques) en 1918. Mais tout fut effacé par les moines qui rompirent le contrat de location en 1942. En revanche, quelques vestiges subsistent toujours des salles de classe installées au sein d’un autre temple, le Jinshansi (金山寺).

Bâtiment de cours de l’ancien Institut des collines de l’ouest de l’Université franco-chinoise: architecture traditionnelle chinoise sur une parcelle appartenant au temple Jinshansi (金山寺) dans le district Haidian. @Rémi Anicotte (10 mars 2021)

Le site de l’ancien lycée de Wenquan, initialement attaché à l’Université franco-chinoise, est désormais occupé par un centre de formation appelé académie Jingde (敬德书院). Les chanceux qui obtiennent l’autorisation d’y entrer peuvent encore admirer un pont plat en pierres de taille soutenues par deux piles, puis, passé ce pont, un vaste auditorium qui servait de bibliothèque et de salle d’étude. Nous imaginons les élèves studieux et leurs professeurs assis devant les tables de bois, entourées d’étagères remplies de livres. La construction fut financée par les généraux Feng Yuxiang, Sun Yue, Hu Jingyi, sous l’impulsion de Li Shizeng. Ils étaient tous membres de la Ligue jurée (同盟会) du révolutionnaire républicain Sun Yat-sen, et ils soutenaient la revitalisation de l’enseignement en Chine, notamment dans ce havre de paix, à l’abri du tumulte des Seigneurs de la Guerre qui grondait en ville. Le choix des collines de l’Ouest (西山) était également motivé par des loyers plus modérés qu’en centre-ville, et un environnement champêtre, en accord avec l’hygiénisme alors en vogue. Dans un bosquet contre l’enceinte de la cour haute, l’Académie Jingde conserve une forêt de stèles commémorant la fin d’étude de chaque promotion qui fréquenta l’ancien Lycée, la première date est 1926. Quant à l’ancien lycée, il fut renommé lycée n°47 de Pékin, puis il déménagea et céda ce terrain au centre de formation.

L’Université franco-chinoise était d’une institution d’enseignement supérieur fédérant plusieurs sites. Elle fut créée à Pékin en 1920, et elle fonctionna en Chine jusqu’à la fermeture en 1945-46 des campus réfugiés au Yunnan durant l’occupation japonaise, puis l’intégration en 1950 des divers campus au sein des université refondées par la République populaire de Chine. Le cadrage de l’Université franco-chinoise reposait sur un accord signés par des responsables de l’Université de Pékin, de l’Université de Canton, et de l’Université de Lyon. La partie chinoise était représentée par Cai Yuanpei et Li Shizeng. Cai Yuanpei dirigeait l’Université de Pékin, il faisait aussi office de ministre de l’éducation, et il tint le rôle de doyen de l’Université franco-chinoise jusqu’en 1930.

Cai Yuanpei (1868-1940) fut une figure centrale du monde universitaire chinois sous la République de Chine, et un acteur de la vague de la «nouvelle culture» suivant le soulèvement étudiant du 4 mai 1919.

L’Université franco-chinoise recrutait et préparait des étudiants chinois qui devaient entrer à l’Institut franco-chinois de Lyon (里昂中法学院) établi en 1921 par l’Université de Lyon et son recteur Paul Joubin, le maire Édouard Herriot, et Li Shizeng accompagné de ses compagnons de route basés en France, tels Wu Zhihui et Chu Minyi. De 1922 à 1946, cet Institut accueillit un total de 473 étudiants chinois, dont 51 filles, soit un centième des effectifs se rendant au Japon ou aux États-Unis. Un tiers d’entre eux, soit 140, soutinrent un doctorat dans une université française. Citons simplement Zheng Dazhang (1904-1941) l’un des doctorants chinois de Marie Curie (1867-1934), Zhang Xi (1897-1967) un des pères de l’océanographie chinoise, et l’ethnologue Yang Kun (1901-1998).

Exposée de la sorte, l’histoire de l’Université franco-chinoise en Chine semble simple. Cependant, le récit de son émergence, couplé à celui de son pendant l’Institut franco-chinois à Lyon, fut sujet à maintes approximations car les premiers administrateurs récupérèrent de façon pragmatiques des éléments existants du projet travail-étude de Li Shizeng que l’Université cherchait justement à remplacer et dont elle voulait pourtant se démarquer.

Li Shizeng était passé par l’École pratique d’agriculture de Montargis en 1902, et avait ouvert en 1908 la Caséo-Sojaïne, une usine de production de doufu à La Garennes-Colombes. Il assura le démarrage effectif de l’Université franco-chinoise en récupérant des éléments issus du projet «travail-études» (勤工俭学运动) qu’il avait lancé en 1912 dans un cadre associatif, et qui continua à fonctionner jusqu’en 1927, en parallèle du projet universitaire. Ce projet affichait une ambition éducative, mais, dans la majorité des cas, se bornait à faire passer en France des jeunes Chinois qui souhaitaient y travailler, et qui fournissait de la main d’œuvre à certaines entreprises, notamment la Caséo-Sojaïne.

Li Shizeng (1881-1973), intrépide homme d’affaire, anarchiste positiviste et cosmopolite, l’un des fondateurs du projet travail-études et de l’Université franco-chinoise, premier conservateur du Musée du Vieux palais de Pékin (la Cité interdite) en 1925.

Le projet travail-études concerna trois à quatre mille Chinois qui, tels Deng Xiaoping (1904-1997) et Zhou Enlai (1898-1976), ne s’inscrivaient que rarement dans un parcours universitaire, soit en raison d’un manque de moyens financiers, comme Deng Xiaoping qui travailla en tant que manœuvre chez Hutchinson à Châlette-sur-Loing, puis à Renault-Billancourt où il s’initia au syndicalisme, soit parce qu’ils nourrissaient d’autres ambitions, tel Zhou Enlai qui parcourut l’Europe soutenu par sa famille.

Finalement, l’Université franco-chinoise fut crée pour palier la faible valeur ajoutée académique du projet travail-études qui prétendait néanmoins donner accès à l’éducation française. Le projet travail-étude servit donc de repoussoir précipitant la création de l’Université, ainsi leurs histoires sont liées sans pour autant que le projet soit le précurseur de l’Université. Tout au plus pouvons-nous remarquer que la classe préparatoire du projet fut partiellement récupérée par l’Université. Par ailleurs, la nouvelle venue ne supplanta pas totalement le projet travail-étude qui survécut jusqu’en 1927.

L’expérience du couplage entre l’Université franco-chinoise en Chine et l’Institut franco-chinois de Lyon conduisit assez vite au recrutement direct de diplômés chinois par des universités françaises : par exemple Shi Shiyuan (1908-2007) qui, après sa licence à l’Université Tsinghua, se rendit à Paris en 1929 pour y étudier sous la direction de Marie Curie.

Docteur Augustin Bussière (1872-1958), chargé des visites médicales avant les départs vers la France dans le cadre du projet travail-études, puis professeur de médecine de l’Université franco-chinoise dont il était membre du bureau.

[Mise à jour le 24 juin 2024.]


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Une réponse à « Les campus pékinois de l’Université franco-chinoise »

  1. […] Quant à la Cité interdite, elle devint le Musée du vieux palais de Pékin (北京故宫博物院) et 1925 et son premier conservateur fut Li Shizeng (1881-1973), le promoteur du Projet Travail-Études en 1912 et l’un des fondateurs …. […]

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