La Forteresse ronde (Tuán chéng 团城) se situe quelques dizaines de mètres à l’extérieur de l’entrée sud du parc Beihai (Běi hǎi gōng yuán 北海公园). Il s’agit d’une esplanade au sommet d’une butte de 5 m de haut entourée d’un coffrage en briques. Ce lieu fut ouvert au public en 1938 après avoir appartenu aux jardins impériaux pendant des siècles.

@Rémi Anicotte (18 novembre 2023)
En regardant vers l’extérieur à partir de l’esplanade, face au sud nous observons la version actuelle élargie de l’ancien Pont de Marbre et, plus loin, le parc Zhongnanhai où se situe la présidence. Interdiction de photographier dans cette direction !

Vers le nord, nous entrevoyons la pagode blanche du parc Beihai, du moins quand les fenêtres du long pavillon nord ne sont pas calfeutrées.
Toutefois, les éléments les plus intéressant se trouvent sur l’esplanade elle-même. Présentons-les par ordre de séniorité.
Les arbres centenaires

Les plus anciens sont deux arbres plantés sur cette butte dans la deuxième moitié du XIIe siècle, à l’époque où la dynastie Jin (1115-1234) avait établi sa capitale à Pékin et alors que la dynastie Song (960-1279) ne contrôlait plus que sur le Sud de la Chine. Leurs troncs sont affublés d’une de ces plaques rouges réservées aux arbres âgés de plus de 400 ans, or ils en ont plus du double !
Le premier est un pin Napoléon (pinus bungeana) dont l’écorce est presque blanche et qui se ramifie en trois branches presque à la base. Il se voit du bas de la forteresse. Le nom français du pinus bugeana semble dater du Second empire fondé par Napoléon III, et de l’intrusion à Pékin des troupes franco-anglaise dans le cadre de la Seconde guerre de l’opium en 1860.
Au XVIIIe siècle, l’empereur Qianlong attribua à l’arbre vénérable le grade de Général à la robe blanche (Bái páo jāngjūn 白袍将军).

Le deuxième vieil arbre est un pin huileux (pinus tabuliformis) du même âge que le premier. L’empereur Qianlong lui conféra le titre de Marquis de l’ombrage (zhē yīn hóu 遮荫侯) traduit en anglais par Marquis of Shade…


La vasque à vin en jade vert
En 1745, l’empereur Qianlong disposa une vasque à vin en jade et son socle en pierre sous un kiosque couvert de tuiles bleues. Aujourd’hui, malgré les reflets sur la vitre de protection, nous apprécions la frise d’animaux et chimères sculptés en relief. Cette vasque fut sculptée en 1265 pour Kubilaï Khan, le fondateur de la dynastie Yuan, qui l’avait placée sur l’île du lac Beihai. Le missionnaire franciscain Odoric de Pordenone l’aurait admirée lors de son exploration de Pékin au début du XIVe siècle d’après Henri Cordier [1891, page 407, note 13].
Elle fut enlevée en 1579, sous la dynastie Ming, à l’occasion d’une réfection des constructions de l’île. Puis elle se trouva entreposée dans un temple où elle servit de bac à saumure. Apparemment, le style de ses décors ne correspondait plus au goût du jour, ou bien le jade vert semblait trop sombre, du moins jusqu’au XVIIIe siècle quand elle fut finalement placée ici.

L’objet échappa à la convoitise des pilleurs lors de l’occupation de Pékin par les troupes de l’Alliance des Huit nations en 1900. Ensuite, il resta à Pékin, comme la plupart des artefacts lourds, quand les collections de la Cité interdite furent expédiées dans le Sud dans les années 1930 avant l’invasion nippone (puis à Taïwan en 1948-49). Les Japonais n’y touchèrent pas durant leur occupation de Pékin à partir de 1937. L’exposition dans les salles est et ouest de la Forteresse est consacrée à l’étonnante histoire de la vasque et de ses socles successifs.
Le bouddha en jade blanc
Du XIXe siècle, nous parvint le Bouddha en jade blanc de la salle de la Réception de la lumière (Chéng guāng diàn 承光殿). Il est assis dans la position du lotus : pieds posés symétriquement sur la jambe opposée, plantes orientées vers le ciel. Sa main droite levée forme comme un récipient devant lui pour représenter le vide auquel la conscience accède grâce à la méditation. Les doigts de sa main gauche touchent le sol afin d’en tirer l’énergie tellurique lui permettant d’écarter l’une après l’autre les salves de distraction qui le détournent de l’éveil. La statue mesurant 1,5 mètre de haut fut acquise en Birmanie en 1898 par le moine Mingkuan et présentée à l’impératrice douairière Cixi qui l’exposa en ce lieu.

@Rémi Anicotte (7 octobre 2024)

La description de Pierre Loti
Finalement l’écrivain français Pierre Loti (1850-1923) aurait installé son bureau dans un bâtiment de la Forteresse ronde qu’il appelait la Rotonde, lors des mois d’occupation de Pékin par les troupes de l’alliance des Huit nations en 1900-1901. Lui était en mission pour l’armée de la IIIe République. Fort de cette expérience, il publia Les derniers jours de Pékin (Calmann-Lévy, 1902) dont voici un extrait :
« À l’entrée du palais de la Rotonde, les hommes de garde m’ouvrent et referment derrière moi, sans me suivre, les battants de laque rouge. Je gravis le plan incliné qui mène à l’esplanade, et me voici seul, largement seul, dans le silence de mon jardin suspendu et de mon palais étrange. Pour se rendre à mon cabinet de travail, il faut passer par d’étroits couloirs aux fines boiseries, qui se contournent dans la pénombre, entre de vieux arbres et des rocailles très maniérées. Ensuite, c’est le kiosque inondé de lumière ; le beau soleil tombe sur ma table, sur mes sièges noirs et mes coussins jaune d’or ; le beau soleil mélancolique d’octobre illumine et chauffe ce réduit d’élection […] Contre les vitres, les derniers papillons, les dernières guêpes battent des ailes, prolongés par cette chaleur de serre. Devant moi, s’étend ce grand lac impérial, que le Pont de Marbre traverse […] Je travaille depuis une heure, quand un très léger frôlement derrière moi, du côté des petits couloirs d’entrée, me donne le sentiment de quelque discrète et gentille présence, et je me retourne : un chat, qui s’arrête court, une patte en l’air, hésitant, et me regarde bien dans les yeux, avec un air de dire : « Qui es-tu toi ? Et qu’est-ce que tu fais ici ?… »
[Mise en ligne le 8 octobre 2024.]
