Interview fictive par Julien Léger, pigiste aux Nouvelles d’ailleurs, pour taquiner les lecteurs crédules de Gavin Menzies, pas l’auteur ni son génial éditeur britannique qui lui a versé 500.000 £ et s’est remboursé en vendant des millions d’exemplaires du livre.

JL : Dans son livre 1421. L’année où la Chine a découvert l’Amérique (paru en 2002), Gavin Menzies, un ancien officier de la marine britannique, défend l’idée que les Chinois seraient arrivés en Amérique plus de 70 ans avant Christophe Colomb. Que pensez-vous de cette théorie ?
Certains faits rapportés par Gavin Menzies sont certes valides, ou du moins plausibles. Mais son ouvrage relève plus du roman spéculatif que de la recherche historique sérieuse, car il extrapole, poussant l’interprétation beaucoup trop loin, délibérément, pour soutenir une conclusion sensationnaliste qu’il ne parvient pas à démontrer de manière rigoureuse. Son absence de preuves solides, son raisonnement confus et le caractère trop assertif de ses conclusions ont été sévèrement critiqués, notamment par des historiens chinois.
Les livres scolaires occidentaux ont longtemps affirmé benoîtement que Christophe Colomb aurait « découvert » un Nouveau Monde. Cette formule, reprise d’une édition à l’autre par des auteurs parfois paresseux ou pressés, a fini par s’imposer sans véritable remise en question. Or, parler de la découverte des Amériques laisse entendre que ce territoire aurait alors été inconnu de tous – ce qui est évidemment faux, puisque les Amériques étaient habitées depuis au moins 30 000 ans. Bien sûr, parler de la découverte d’un continent par les navigateurs d’une nation donnée a du sens dans un contexte historique précis, mais cela suppose une ignorance initiale que l’on s’efforce d’esquiver, car on la trouve un peu gênante avec le recul.
Venons-en aux faits établis et aux conjectures vraisemblables concernant l’arrivée des Européens en Amérique. D’après les sources textuelles et archéologiques, les premiers Européens à avoir débarqué furent des Vikings menés par Leif Erikson. Vers l’an 1000, ils atteignirent un territoire qu’ils nommèrent Vinland, situé à l’embouchure du fleuve Saint-Laurent, sur la côte atlantique de l’actuel Canada. Par ailleurs, des textes norvégiens indiquent que les Vikings établis au Groenland se rendaient sur le continent pour s’approvisionner en bois dans les années 1340 ; possiblement avant et après aussi, mais seule cette période-là est documentée.
Nous constatons donc que l’information disponible est parcellaire, peut-être parce que ces événements n’aboutirent pas à une installation durable. Bien au contraire, puisque le peuplement européen dans la région s’étiola au xve siècle. Les causes en demeurent incertaines, et plusieurs scénarios ont été proposés : les Européens ne surent peut-être pas adopter les modes de vie des Inuits, ce qui aurait pu leur permettre de mieux affronter le refroidissement climatique du « petit âge glaciaire », ou ils se retirèrent à cause de l’effondrement de l’exportation vers l’Europe de l’ivoire de morse du Groenland, concurrencé par l’ivoire d’éléphant d’Afrique.
Finalement, le peuplement européen pérenne fut bel et bien initié quand, en octobre 1492, les trois navires de Christophe Colomb, partis d’Espagne, atteignirent les îles des Caraïbes. Puis il se massifia à partir de février 1519, quand Hernán Cortés débarqua au Mexique – sans être le premier Espagnol à le faire. Il finit par pénétrer dans la ville de Mexico et renversa l’empire aztèque.
Il est bien sûr raisonnable d’envisager que d’autres expéditions aient quitté l’Europe, l’Afrique, l’Océanie ou l’Asie bien avant les Vikings ou les Espagnols. Mais le fait qu’elles soient plausibles ne suffit pas à prouver qu’elles aient réellement eu lieu. L’une de ces « découvertes » anecdotiques laissa des traces, c’est celle de l’espagnol Gerónimo de Aguilar, fait prisonnier par les Mayas du Yucatán après le naufrage de sa caravelle en 1511. Il fut libéré huit ans plus tard par Hernán Cortés qui ne s’attendait pas à retrouver un compatriote disparu survivant en plein territoire maya.

Dans son ouvrage, Gavin Menzies affirme que des bateaux de l’amiral chinois Zheng He seraient arrivés en Amérique en 1421. L’idée, en soi, n’est pas totalement absurde, après tout, la flotte chinoise de l’époque était puissante et capable de longues traversées. Mais cela reste de la pure spéculation puisque les arguments avancés par Menzies ne sont pas convaincants.

Les expéditions de l’amiral Zheng He (郑和) – aussi connu comme Ma Sanbao (马三宝) – furent commandés par l’empereur Zhu Di de l’ère Yongle de la dynastie Ming, et ils continuèrent sous les deux règnes suivants. Ils suivaient les routes commerciales maritimes menant à l’Asie du Sud-Est, à l’Inde et jusqu’à la péninsule Arabique. Ces routes étaient archiconnues depuis des siècles, non seulement des négociants, mais aussi par les Chinois de confession musulmane qui, dès le viie siècle, faisaient le pèlerinage à la Mecque. D’ailleurs, Zheng He était musulman, et c’est précisément pour sa familiarité avec ces routes et les réseaux qui les parcouraient qu’il fut choisi pour diriger ces expéditions.

JL : Il s’agissait donc pour la Chine de consolider les routes commerciales existantes, pas d’en ouvrir de nouvelles ? C’était un peu comme les « nouvelles routes de la soie » aujourd’hui ?
Exactement ! Et donc la démarche de l’empereur Yongle n’avait rien à voir avec celle des souverains espagnols quelques décennies plus tard.

La flotte de Zheng He entreprit sept voyages entre 1405 et 1433. L’objectif initial n’était pas d’explorer un territoire déjà connu, mais de lever l’impôt auprès des Chinois d’Asie du Sud-Est. Ces derniers se rebellèrent, car ils refusaient ce prélèvement léonin. Suivirent des conflits armés entre la flotte impériale chinoise et les diasporas chinoises de Thaïlande et d’Indonésie. Face à ces tensions, l’État chinois changea de stratégie en traitant directement avec les gouvernements étrangers sans passer par les communautés chinoises. Finalement, l’Empire chinois négocia le versement de tributs – une autre forme d’impôt – en échange du droit de commercer avec la Chine. Ce système instaurait un modèle féodal dans lequel l’Empereur de Chine se positionnait en suzerain, tandis que les partenaires étrangers étaient considérés comme des vassaux – du moins du point de vue de l’État chinois.

JL : Cela ressemble fort au principe d’extra-territorialité de la fiscalité étasunienne !
Eh oui, c’est toujours la loi du plus fort. Quant à la flotte de Zheng He, elle dépassa la péninsule Arabique, et atteignit l’Afrique, notamment Mombasa, sur la côte de l’actuel Kenya. Mais Gavin Menzies les fait aller beaucoup plus loin : il prétend que certains navires chinois auraient continué leur route vers le sud, contourné le cap de Bonne-Espérance, remonté l’Atlantique et atteint les Caraïbes des décennies avant Christophe Colomb. Il avance aussi que d’autres bateaux seraient allés en Australie, en Nouvelle Zélande, et auraient même doublé le cap Horn – à la pointe sud des Amériques – puis remonté vers le nord pour, là encore, déboucher dans les Caraïbes.
Or dans ce récit, le seul élément véritablement établi est que la route maritime vers le nord de l’Australie du Nord était connue par les marins du Guangdong, ils allaient y pêcher ou y acheter des holothuries. Le reste relève davantage de la fiction que de l’histoire.

JL : Des holothuries ? Les concombres de mer ? J’en ai mangé, lors de repas où on ne peut pas vraiment refuser. Franchement, je trouve ça assez répugnant.
Ah bon ? Moi, je trouve que c’est mangeable, mais sans grand intérêt culinaire – à part pour leur, mais sans intérêt culinaire, à part leur consistance un peu particulière. En tout cas, leur commerce était tellement lucratif que les marins chinois allaient en chercher jusqu’en Indonésie et sur les côtes septentrionales de l’Australie.
En revanche, personne, à ce jour, ne soutient sérieusement l’idée que des vaisseaux chinois auraient navigué plus au sud. Et il n’y a aucun indice crédible suggérant une présence chinoise dans les Caraïbes avant l’arrivée des Européens.
Alors, sur quoi Gavin Menzies fonde-t-il ses conjectures ? Il mentionne des résultats de tests ADN, qui signifient un nombre de générations correspondant à une échelle de temps dont la marge d’erreur est bien trop grande par rapport à l’étroitesse de la fenêtre chronologique de quelques dizaines d’années qui ferait sa preuve.

Il cite aussi la découverte de vestiges d’ancres de jonques chinoises sur la côte pacifique du Mexique – à l’opposé des Caraïbes. Mais là encore l’argument est à rejeter comme preuve d’une arrivée chinoise avant 1492 car, de nouveau, la marge d’erreur de la datation est trop importante. À tel point que ces artefacts pourraient dater d’après 1815, l’année de la fin du système du galion espagnol en raison du début de la Guerre d’indépendance du Mexique, à une époque où les jonques chinoises venues de Manille avaient remplacé les nefs espagnoles. Certaines étaient peut-être même confectionnées au Mexique par des artisans d’origine chinoise.
Enfin, Menzies s’appuie sur une douzaine de cartes dont l’origine et la datation sont incertaines, voire douteuses. Leur authenticité n’étant pas démontrée, elles ne peuvent être considérées comme des preuves valides.
En bref, Menzies aligne des conjectures séduisantes et des observations techniques, en estimant – manifestement à juste titre – que le verni de technicité convaincra un lectorat déjà disposé à y croire. Il opère comme un bonimenteur qui se joue de la pensée rationnelle de son public en saturant l’attention avec un flot continu d’informations qui donne l’illusion de la solidité.
Prenons un exemple typique de la méthode déployée dans le livre de Menzie, et observons bien l’absence d’un élément crucial à la fin de la pseudo-démonstration : « Zheng He est allé au Mexique avant 1492 [c’est la conjecture] et c’est vrai, car des archéologues ont découverts [argument d’autorité à caractère scientifique] des morceaux de jonques chinoises au Mexique [élément technique censé renforcer l’affirmation]. » Ainsi, la phrase mentionne la présence d’un artefact sans fournir de date, ce qui évidemment ne prouve pas la datation annoncée [avant 1492], ni aucune autre d’ailleurs. Un lecteur attentif pourrait d’abord croire à une omission involontaire, un simple défaut de formulation. Puis, au fil de la lecture de l’ouvrage, il se rend vite compte que ce type de raccourci se répète de façon systématique : ce n’est plus une maladresse, mais un procédé destiné à manipuler des lecteurs crédules et avides de sensations fortes.
JL : Tout cela n’est pas très sérieux. Sa démarche a peut-être eu le mérite de stimuler les esprits ? Saviez-vous qu’il a ensuite publié 1434: The Year a Magnificent Chinese Fleet Sailed to Italy and Ignited the Renaissance [1434 : L’année où un magnifique navire chinois arriva en Italie et initia la Renaissance] ainsi que The Lost Empire of Atlantis [Atlantis, l’empire perdu]?
Menzies aiguillonne l’esprit des sceptiques qui le contredisent, mais il se joue des candides, qui préfèrent rester dans l’illusion plutôt que d’affronter la honte d’avoir été dupés, même quand on leur explique la supercherie ! C’est une forme du syndrome de Stockholm qui fait que des victimes en viennent à défendre leurs bourreaux. Ici, ceux qui se font berner prétendent exercer leur liberté de penser, alors qu’en réalité, ils ont abdiqué leurs capacités à réfléchir et à réagir, comme des proies paralysées par le regard envoûtant d’un serpent.
[Mise à jour le 22 janvier 2026.]
Références :
- Anicotte, Rémi (2022) Six chapitres d’histoire de Chine.
- Expositions du jardin des vestiges de l’arsenal des bateaux-trésors (Bǎochuán chǎng yízhǐ gōngyuán 宝船厂遗址公园) à Nankin.