En souvenir du chapitre «la chambre des cartes» du roman Le rivage des Syrtes de Julien Gracq (1951).
Jusqu’aux années 1920, Pékin comptait environ 1100 temples dispersés dans la ville fortifiée et les proches faubourgs. Mais des centaines périclitèrent entre 1900 et 1930, à partir de la dernière décennie de l’Empire et de deux premières décennies de la République de Chine.
Cette mutation ne reflétait pas forcément une baisse de la religiosité, mais plutôt un transfert des lieux de son expression, et surtout une mutation sociétale et urbanistique dont voici des jalons chronologiques : les Nouvelles Politiques de 1900, la fin des examens mandarinaux en 1904 (dernière session) et 1905 (abrogation), fin de l’Empire en 1911 et fondation de la République de Chine en 1912, expulsion du dernier empereur Puyi de la Cité interdite et fin des rites dynastiques en 1924, transfert de la capitale de Pékin vers Nankin en 1928.
Ainsi, les temples officiels subventionnés par l’État commencèrent à perdre leurs subsides publics à partir de 1900. Les temples non subventionnés vivaient précédemment de donations privées et de revenus fonciers qui se firent de plus en plus rares, notamment suite à la multiplication, à partir de 1904, des chambres de commerces (shānghuì 商会) représentant des localités, en sus des traditionnelles maisons (huìguăn 会馆) des corporations et des territoires, et leur choix moderniste d’une installation hors des espaces bâtis loués par les temples.
Finalement, les terrains de la plupart des temples furent récupérés par la densification de l’habitat à partir des année 1950 et ils n’existèrent plus qu’à travers la toponymie, ou comme d’étranges fantômes sur des cartes surannées.
Beaucoup de survivants furent vandalisés en 1966 au début de la Révolution Culturelle et réaffectés à d’autres usages, notamment convertis en logements ou en entrepôts pendant une vingtaine d’années. Certains retrouvèrent une vocation cultuelle ou muséale à partir de 1982.
Exemple de trois temples du secteur Jianguomen-Dongbianmen

- L’autel du Soleil (Rì tán 日坛) était un lieu dévolus aux rites impériaux du XVIe siècle jusqu’à 1911. Il se trouve toujours dans le parc éponyme. Il devint un lieu d’une disruption bon enfant dans les années 1990 avec d’occasionnelles rave parties nocturnes. Aujourd’hui, dans la journée, on peut faire le tour de l’autel carré enchâssé dans son enceinte circulaire.

- Le palais des Pêches d’Immortalité (Pántáo gōng 蟠桃宮) était encore indiqué sur un carte de 1947, au sud de la porte Dongbianmen, dans la Ville Extérieure. La mémoire locale conserve l’écho de ses foires du Nouvel An. Mais son unique vestige visible sur le terrain consiste en une stèle votive datée de 1662 qui était initialement à l’entrée du temple et qui est désormais placée au milieu d’un jardin anonyme en bordure du 2e périphérique.

- Le temple des Splendeurs Lunaires (Yuè huá sì 月华寺) n’existe plus que comme un souvenir sur d’anciennes cartes. Sur celle éditée par le gouvernement de Pékin en 1947, son nom était écrit Yuè hé sì (月河寺), soit temple de la Rivière Lunaire : peut-être avait-il été renommé, ou il s’agissait d’un autre temple, ou l’enregistrement au cadastre était fautif (pour fuir l’impôt ou pour justifier une saisie), ou plus prosaïquement le recensement s’opéra à la va-vite.

Références:
- Anicotte, Rémi (2022) Six chapitres d’histoire de Chine.
- Bujard, Marianne (2010) «Inventaire des temples de Pékin (1750‑1949) : épigraphie, archives et enquêtes de terrain», in Revue de l’histoire des religions, n°4 | 2010, pp.663-682.
- Guan, Xiaojing [关笑晶] & Alice Crowther [traduction] (2023) «Converting to Daoism in the Seventeenth Century: Investigating the Lived Religious Experience of Qing Bannermen from the Bilingual Temple Inscription “Stele of The Palace of Great Peace” (Taipinggong bei 太平宮碑) (1662)», Saksaha: A Journal of Manchu Studies (University of Michigan), vol.19.
- Paulès, Xavier (2019) La République de Chine. Paris : Les Belles Lettres.
- Schipper, Kristofer (1997) «Structures liturgiques et société civile à Pékin», in Matériaux pour l’étude de la religion chinoise – Sanjiao wenxian (Paris & Leiden) n°1, 1997, pp.9-23.

Cartes numériques:
- Plan du métro.
- Schéma du réseau du métro.
- Nègres, Xavier Pékin, cartes et documents.
- Dorn, Franck (1936) A map and history of Peiping [pour la couverture de ce billet].
Cartes matérielles:
- Librairie Zhengyang Shuju (正阳书局) n°43 Xisi Nan Dajie, à Xisi.
- QianKun Space (乾坤空间) n°26 rue Yangmeizhu Xiejie, à Qianmen.
- Beijing Postcards (北京卡片) n°97 rue Yangmeizhu Xiejie, à Qianmen.
[Mise à jour le 2 mars 2025.]
