Après la mort de Yuan Shikai en 1916 (suite à une crise d’urémie), le régime du gouvernement de Beiyang sombra dans la décennie d’instabilité dite des Seigneurs de la guerre. Alors, en 1922, le grand reporter Albert Londres (1884-1932) se rendit à Mukden (l’actuelle Shenyang) pour y rencontrer Zhuang Zuolin, le maître des trois provinces du Nord-Est et une figure incontournable de l’échiquier politique chinois de l’époque. Il fit le récit de ce voyage dans La Chine en folie (Paris : Albin Michel, 1925) dont voici des extraits filés des chapitres cinq et six:

— […] Cocher ! French Consulate !

Nous y voici. Bon Dieu que nous sommes pauvres ! De toute façon ne pourrait-on passer un peu de pâte à faire reluire sur la plaque de cuivre ? Le vert-de-gris la mange. Un pot de pâte à polir ne ruinerait pas le budget du ministère des Affaires étrangères. Je laisserai un don à cet usage. Mon journal est riche.

Une grille entoure la cabane. Où est la porte ?

Cocher, où est la porte du consulat de mon pays ?

Elle était bien cachée. Je frappe du poing et de la canne. J’appelle, je supplie :

— Consul, c’est un pauvre Français qui tire la sonnette !

Une fenêtre s’entrouvre. La face céleste d’un Chinois apparaît. Il voit tout de suite ce dont il s’agit : Attendez !

Le Chinois dégringole l’escalier, déverrouille la porte et, de la manière qu’un enfant de chœur présente le missel, il met un carton sous mon nez :

LE CONSULAT DE FRANCE

EST MOMENTANÉMENT

TRANSPORTÉ À HARBIN

Tout va ! Garde soigneusement la maison, vieux Chinois ! Surtout veille au feu ! À la rigueur la France peut se passer d’un consul, mais d’un consulat ! Tu sens la responsabilité qui pèse sur ta calotte de soie, j’espère ?

Le Chinois m’encensait de profondes révérences. — Ici, mon ami, tu es la France, tu m’entends. En m’inclinant devant ta casaque crasseuse, c’est le quai d’Orsay que je salue. Au revoir ! Bonjour à tes femmes ! […]

Cathédrale néogothique du diocèse de Shenyang (南关天主教堂)
@ Rémi Anicotte 6 juillet 2021.

— Cocher, chez Messieurs les missionnaires !

L’église était close, le bon Dieu sous clef. Peut-être l’avait-on, lui aussi, transporté à Harbin ?

Je me mis à faire du boucan. Ce n’est pas un pays, criais-je à la ronde, c’est un cimetière ! Vous frappez aux portes et personne ne vous répond. […]

— […] je viens ici pour Tsang-Tso-lin. Je veux voir ce bandit.

— C’est un de nos amis.

— Je le pensais bien.

— Monseigneur vous introduira chez Tsang. Le bandit n’a rien à lui refuser. Venez chez Monseigneur.

Il y avait un évêque, j’étais sauvé.

Nous entrâmes dans la maison ; Monseigneur était sur sa porte.

— Tsang-Tso-lin, monsieur, me dit Sa Grandeur […] est à l’heure actuelle le maître de la Chine. Il ne règne que sur la Mandchourie, mais il terrorise jusqu’à Pékin. […]

Là-dessus, l’évêque appela un catéchumène et lui parla en bon chinois.

— C’est pour vous. Je dis à ce futur chrétien de courir au palais de M. le maréchal Tsang-Tso-lin. Vous aurez l’audience. […]

Portrait de Zhang Zuolin (张作霖, 1875-1928) gouverneur des Trois provinces du Nord-Est.

Je suis dans l’antre. […]

Il n’est pas plus grand que Napoléon.

Sa tête est celle d’un épervier qui, depuis un mois, n’aurait pas trouvé un seul bon morceau de charogne à se mettre dans le bec. Il est inquiet, maigre, fin, […] son chef est couvert d’une calotte d’ecclésiastique catholique romain. Sur cette calotte une perle. Ah ! mesdames ! cette perle ! De quel pillage sort-elle ? S’il s’endort pendant l’audience, je la lui vole. […]

— Voulez-vous demander à Son Excellence, dis-je à l’interprète (appeler Excellence ce vieux forban était pour moi faire un plongeon dans le ravissement), s’il est exact qu’elle compte d’ici peu déchaîner la guerre autour de Pékin ?

L’interprète qui n’avait déjà plus de salive fit son devoir. […]

— La Chine est grande, grande, finit par murmurer le tyran.

— Votre Excellence sait-elle que le reste du monde tient la Chine pour un pays anarchique ?

L’interprète fait d’immenses efforts pour ne pas avaler sa langue ; cependant, il trouve de nouveau la force d’accomplir sa mission. […]

— La Chine est la Chine, le reste du monde est le reste du monde.

— Monsieur le maréchal (peut-être ainsi le toucherai-je au vif), croyez-vous que la Chine soit présentement en état de perfection ?

L’interprète me supplie du regard.

— Traduisez ! dis-je.

Tsang répond :

— Les phases de la Chine sont chinoises. Nous les endurons parce que nous savons. Le reste du monde, lui, croit savoir.

« Maréchal » paraît l’avoir requinqué. J’en profite.

— Ne sentez-vous pas, monsieur le maréchal, que pour un homme de votre espèce, qui a la force, la chance en poupe, ce serait un grand rôle que celui d’unificateur de son pays ?

L’interprète est subitement frappé de paralysie de la langue. Il me regarde, effaré.

— Allez-y, dis-je, il ne vous tranchera pas le cou sur place. Mais le malheureux bafouille et Tsang s’endort définitivement. Vais-je lui voler sa perle ?

Couverture de La Chine en folie.

Albert Londres écrivit « Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie » (Terre d’ébène, 1929). Ses récit nous aident à décrypter « l’air du temps » d’une époque confuse qui sans lui nous deviendrait peut-être incompréhensible.

Le Parti communiste chinois fut créé le 23 juillet 1921 dans la concession française de Shanghaï. Mais nous constatons qu’il n’a pas encore un rôle majeur lors du voyage d’Albert Londres en 1922, ni lors de la publication de La Chine en folie en 1925. De fait, les communistes formaient initialement l’aile gauche du parti Guomindang de Sun Yat-sen, et le PCC ne commença à compter comme force autonome qu’à partir d’avril 1927 suite à l’expulsion de ces membres Guomindang et du massacre des communistes (et ouvriers, et syndicalistes) de Shanghaï à l’initiative de Chiang Kaï-shek qui avait pris la relève de Sun Yat-sen décédé en 1925. Les communistes ne deviendront incontournables qu’en 1936 quand Zhang Xueliang, l’héritier du Zhang Zuolin rencontré par Albert Londres en 1922, obligera Chiang Kaï-shek à s’allier avec eux pour combattre ensemble l’agression japonaise.


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