
Au cœur de Pékin se trouve la Cité interdite pourpre (Zǐ jīn chéng 紫禁城). Elle s’appelle aussi le Vieux palais de Pékin (Běijīng Gùgōng 北京故宫).
Il s’agit d’une enclave rectangulaire qui abrita les empereurs de trois dynasties avant de devenir le musée que nous visitons.
L’ensemble fut reconstruit de 1406 à 1420 sous le règne de l’empereur Yongle de la dynastie Ming qui ne partait pas de zéro, puisque Pékin existe dans sa forme actuelle avec un palais impérial à l’emplacement de la Cité interdite depuis la fin du XIIIe siècle, au temps de la dynastie Yuan fondée par Kubilaï Khan, un petit-fils du conquérant Gengis Khan.
Les remblais profonds, les remparts épais, ainsi que les douves constituaient le gros œuvre pérenne achevé par la dynastie mongole. En revanche, les pavillons en bois élevés sur les socles, les esplanades, les jardins et les allées et les jardins avaient été remodelés ou incendiés à maintes reprises, puis reconstruits ou rénovés. Notamment, la dynastie Ming, qui prit la relève des Yuan, suréleva les socles des bâtiments pour y aménager des chauffages au sol. Puis la dynastie Qing, venue après les Ming, posa sur les bâtiments des pancartes bilingues chinois-mandchou. La République de Chine, fondée en 1912, enleva l’affichage mandchou de la partie d’apparat où s’ouvrirent quelques salles d’exposition.
Dans cette enceinte, se succédèrent des descendants de Kubilaï, puis quatorze empereurs de la dynastie Ming à partir de 1420 (en provenance de Nankin), et encore dix de la dynastie Qing à partir de 1644 (en provenance de Shenyang). Le dernier empereur Puyi, habitant la zone résidentielle de la Cité durant les douze premières années de la République, finit par être expulsé en 1924, et l’entièreté de la Cité interdite devint un musée en 1925.
Nous pouvons contempler la Cité interdite de l’extérieur, à partir du sommet de la Colline des Panoramas (Jǐng shān 景山), également nommée Colline du Charbon (Méi shān 煤山), car elle était le lieu d’entreposage du combustible servant au chauffage d’hiver. De là, l’observateur voit se déployer les toits recouverts de tuiles dorées, et on perçoit aussi l’étendue (72 hectares) de l’ensemble.

Nous entrons du côté sud, par la massive Porte du Midi ou Porte du Méridien (Wǔ mén 午门). Nous débouchons sur une esplanade dépourvue de végétation, où le pouvoir impérial se mettait en scène lors des grandes cérémonies. De là, nous aurions tendance à nous laisser happer par la puissance de l’axe protocolaire et à avancer tout droit. Mais mieux vaux franchir les portes à droite ou à gauche, afin d’accéder à des allées boisées qui abritent nombre d’arbres aussi anciens que la Cité elle-même. Ils sont signalés par des étiquettes métalliques rouges indiquant l’âge, le nom chinois doublé du nom scientifique latin, et portant un code QR qui renvoie aux mêmes informations.

La disposition d’ensemble est aérée : les quelques 980 bâtiments n’occupent que 20% de la superficie totale, faisant du ciel l’élément principal du décor, mis en valeur par les toits courbés comme des ailes d’oiseaux prêts à s’envoler.
Ce complexe palatial est le plus grand du monde. Il est découpé en près de 90 cours qui sont autant d’enceintes dans l’enceinte, avec chacune leurs murs et leurs portes. On dit qu’il comprenait 9999 jiān (间), tout juste un jiān de moins que la saturation et l’excès qu’auraient signifié 10.000. Ici jiān désigne une section définie par des piliers porteurs de la charpenterie. Par exemple, on compte cinq sections quand l’avant d’un bâtiment présente six piliers. Et si, de l’avant à l’arrière, il y a quatre sections, alors on dit que ce bâtiment couvre vingt sections (cinq fois quatre). Le jiān dénote ici une unité structurelle de l’architecture chinoise traditionnelle. Pourtant, ceux qui connaissent le chinois savent que le terme désigne aujourd’hui une pièce entre quatre murs, il peut par conséquent s’avérer trompeur dans des descriptions de bâtiments anciens.

Dans ce lieu, nous comprenons vite que la flânerie est la seule approche sensée, et qu’une exploration exhaustive relèverait de l’utopie.

Les amateurs de collections muséales visiteront les expositions temporaires ou permanentes (porcelaines, sculptures, horloges importées d’Europe au XVIIIe siècle, orfèvrerie, jades).
Les explorateurs prendront un café dans les glacières souterraines (bīng jiào 冰窖), ou suivront les allées que le dernier empereur Puyi empruntait à vélo, passant des espaces protocolaires aux lieux de vie et d’agrément.
Les passionnés d’histoire décrypteront 600 ans de strates chronologiques.
Les photographes suivront les perspectives, ou les promeneurs en costumes traditionnels.

Finalement, nous sortons par la Porte des Prouesses divines (Shén wǔ mén 神武门), au nord, du côté de la Colline du Charbon, ou par la Porte Orientale de la Gloire (Dōng huá mén 东华门), à l’est, en direction du quartier commerçant Wangfujing.
Forcément, nous reviendrons voir les tuiles dorées, les pierres et les bronzes luisant après une pluie, les douves gelées en hiver, la lumière d’un jour de neige, les floraisons au fil des saisons, les chats qui logent dans les zones de services, et les corbeaux que nourrissaient les Mandchous (pour les remercier d’annoncer les malheurs et de nous offrir ainsi l’occasion de s’en protéger).

Pistes de lecture:
- Six chapitres d’histoire de Chine (Rémi Anicotte, 2022).
- Mémoires d’une dame de cour dans la Cité interdite (par Jin Yi, aux éditions Picquier).
- Mémoires d’un eunuque dans la Cité interdite (par Dan Shi, aux éditions Picquier).
- Les dougong et la résistance antisismique des palais de la Cité interdite.
[Mise à jour le 15 janvier 2026.]
